L’engagement comme réponse au défi migratoire

Synthèse des débats du GT Migration – 25 mars 2019

Constat : Une difficulté pour la Belgique de se reconnaître en tant que pays d’immigration

Le groupe de travail migration de la plateforme E-change part du constat que, depuis 2015, le sujet de la migration au sens large occupe une place croissante dans le débat public en Belgique francophone et néerlandophone. La crainte suscitée par la question migratoire aux yeux d’une partie de l’opinion publique est toutefois démesurée par rapport au nombre d’arrivées récentes d’individus sur le territoire. Elle souligne néanmoins une inquiétude plus générale de la société face à un monde en transformation dans lequel une part de la population —ayant des origines étrangères ou non— se sent menacée au niveau économique, social ou identitaire. Dans ce contexte, la capacité des pouvoirs publics à répondre à ces transformations est mise en doute et les discours politiques musclés prônant des solutions simplistes mais radicales semblent séduire de plus en plus de citoyens. Ces dernières années, les épisodes de tension autour de la question migratoire ont aussi mis en lumière un autre visage du pays avec la mobilisation sans précédent de la société civile en faveur de l’accueil des nouveaux immigrés.

Si l’on peut donc conclure qu’en 2019 la question migratoire polarise plus que jamais la société belge, il nous semble essentiel de rappeler que le phénomène est loin d’être nouveau pour notre pays. L’immigration est en effet intimement liée au développement économique mais aussi aux grandes avancées sociales du 20ème siècle en Belgique. Aujourd’hui encore, en dépit de nos difficultés à mettre en œuvre des politiques d’immigration cohérentes, l’immigration se produit et elle continuera à se produire. Elle est d’ailleurs un élément indispensable au bon fonctionnement de notre économie mais aussi au bien-être de la population ; comme en atteste notre dépendance à la main d’œuvre immigrée dans un secteur crucial comme celui de la santé où nos besoins vont s’accentuer avec le vieillissement de la population.

Face à cette incapacité de reconnaître l’apport passé, présent et futur de l’immigration pour la Belgique, nous en sommes encore trop souvent à débattre uniquement des modalités hypothétiques qui permettraient de la limiter. Cette obsession pour la fermeture des frontières et la remise en question perpétuelle de l’impact social et économique de l’immigration est dommageable pour la société dans son ensemble et ce pour quatre raisons.

Quatre écueils

Premièrement, cela nous empêche de focaliser notre énergie sur l’adoption de politiques migratoires qui permettraient non seulement à la Belgique de respecter ses engagements internationaux en matière d’asile mais permettrait aussi à des travailleurs étrangers de répondre aux pénuries de main d’œuvre et au vieillissement de notre population. Ce faisant, la volonté et les moyens budgétaires suffisant pour répondre au défi que représente ce que l’on appelle souvent par défaut « l’intégration » au niveau social et économique sont trop souvent limités.

Deuxièmement, alors que les études scientifiques confirment l’impact positif ou nul de l’immigration sur le marché du travail, cette présentation de l’immigration comme menace induit un sentiment de concurrence à l’égard des immigrés particulièrement mal vécu par les Belges sans origine étrangère et vivant des situations de chômage et/ou de précarité. Cette concurrence perçue entre étrangers et natifs combinée au contexte sécuritaire international constitue un terreau fertile sur lequel se développent des opinions racistes et xénophobes qui touchent en particulier les individus de confession musulmane.

Troisièmement, nos politiques d’immigration actuelles ont conduit à la présence de plusieurs dizaines de milliers de sans-papiers sur notre territoire qui, en dépit de la participation économique de nombre d’entre eux, se voient privés de droits les plus élémentaires. Notre vision actuelle de l’immigration nous empêche donc de réfléchir à des critères clairs et permanents pour la régularisation des sans-papiers voir même à des solutions innovantes qui permettraient de régulariser certains travailleurs sans-papiers tout en répondant à des pénuries de main d’œuvre récurrentes sur notre marché du travail.

Quatrièmement, cette incapacité à se reconnaître en tant que pays d’immigration affecte également de très nombreux belges. Les Belges nés sur le territoire de parents ou grands-parents étrangers continuent en effet trop souvent à être perçus comme des étrangers. Leur participation à la vie sociale, économique et politique de la société belge est sans cesse remise en question. Ils restent encore fréquemment victimes de racisme, de relégation scolaire ou de discrimination au logement et sur le marché du travail.


S’engager pour répondre au défi migratoire

Dans ce contexte, il est apparu évident aux membres du groupe de travail “Migration” de la plateforme E-change de ne pas travailler à l’identification de réformes précises de politiques publiques qu’il s’agirait de mettre en œuvre et qui répondraient « mécaniquement » au défi de l’immigration et de l’intégration. Au contraire, nous voulons identifier une série de pistes qui permettent d’apaiser le débat sur l’immigration en Belgique mais aussi des modifications de politiques réalistes capables de donner une nouvelle impulsion à nos politiques d’immigration et d’intégration.  Ce nouveau départ, nous proposons de l’initier autour du concept clé d’engagement. Etant entendu le caractère transversal de l’immigration qui touche toutes les dimensions de la vie en société, nous appelons chacun, citoyen ou politique, membre de la société civile ou entrepreneur, immigré ou non à prendre position. Si le débat public donne souvent l’impression que l’opinion est divisée entre « anti » et « pro » immigration, les sondages indiquent aussi qu’un grand nombre de Belges n’ont pas d’opinions tranchées sur le sujet. A l’heure où d’importantes échéances électorales approchent suivies de l’installation de nouveaux gouvernements au niveau régional et fédéral, il nous paraît crucial qu’émergent de nouvelles voix et de nouveaux discours sur ces questions.

Cet engagement dans le débat, toutefois, doit apprendre des épisodes de tensions extrêmes de ces dernières années. S’engager à débattre de l’immigration doit nécessairement impliquer un second engagement à mobiliser des arguments rationnels fondés sur des faits et à combattre les clichés qui trop souvent poussent les débats sur l’immigration à la caricature, au dialogue de sourds, voire au racisme pur et simple. S’engager à travailler sur la façon dont on parle de l’immigration et de l’intégration en Belgique et les mécanismes par lesquels les clichés se construisent (et donc peuvent être déconstruits) est donc l’une des clés qui permettra l’émergence d’un débat rationnel, apaisé mais sans angélisme sur ces questions. A partir de l’expertise et de l’expérience professionnelle des membres de notre groupe de travail, nous avons donc identifié 4 niveaux d’engagement pour renouveler le débat public sur l’avenir des politiques d’immigration et d’intégration en Belgique.

 

Quatre niveaux d’engagement

L’engagement des citoyens et de la société civile organisée est le premier niveau indispensable dans la transformation du débat migratoire. Parce qu’elle est une société historiquement pilarisée, la Belgique a connu de tout temps l’existence d’une société civile dynamique. Dans les débats récents sur l’immigration en Belgique, la société civile organisée et souvent le monde académique avec lui ont offert un contre-discours rationnel et reposant sur des données scientifiques aux messages apocalyptiques et stigmatisant offerts par une partie du personnel politique. Ce contre-discours peine toutefois à atteindre à la fois les autorités et les publics réfractaires à l’immigration. Par sa présence locale en lien direct à la fois avec la population immigrée et les Belges sans origine immigrées, la société civile —en ce compris le riche tissu associatif immigré— occupe une position unique pour permettre l’émergence d’un nouveau débat sur l’immigration en Belgique. Pour faire entendre la voix des citoyens dans le débat migratoire, nous proposons dès lors que soit créé un Forum de l’immigration selon les principes de la démocratie participative. Les pratiques innovantes de démocratie participative ont démontré ces dernières années en Belgique et à l’étranger leur capacité à faire remonter vers les autorités nationales et régionales les avis des citoyens collectés au niveau local en dehors des périodes électorales. Ce type mécanisme présente différentes qualités. D’une part, il donne une voix aux citoyens —en ce compris pour exprimer leurs craintes— dans un débat perçu comme central pour le pays tout en donnant à ces débats un cadre qui permet d’éviter la propagation de la parole raciste. D’autre part, un tel forum donnerait un espace formel et une légitimité supplémentaire à la société civile pour engager un dialogue constructif avec le politique sur le contenu des politiques d’immigration et d’intégration.

L’engagement du monde économique et du travail est le deuxième niveau essentiel car l’emploi —par la socialisation et les moyens économiques qu’il octroie— est considéré à juste titre comme l’une de clés de l’intégration. Pourtant, les scientifiques tout comme les institutions belges et européennes soulignent depuis plusieurs années que la Belgique est à la traine en ce qui concerne l’emploi des immigrés non-européens. L’OCDE souligne d’ailleurs que si le taux d’emploi des immigrés était identique à celui des natifs, l’impact fiscal de l’immigration pour la Belgique —déjà positif aujourd’hui— augmenterait encore de 0,5 points de pourcentage du PIB. Les causes du problème d’accès des immigrés au marché du travail ont été identifiées à de nombreuses reprises : problème de reconnaissance des diplômes, manque de réseau,  barrières culturelles et linguistiques sur le marché du travail dans certaines communautés immigrées, discrimination… Des politiques publiques innovantes visant à répondre à cette problématiques (ex. facilitation des processus de reconnaissance de diplôme et de validation des compétences, testing à la discrimination à l’embauche…) ont émergé ces des dernières années. Les immigrés eux-mêmes, répondent souvent à cette situation en créant leur propre emploi comme en atteste leur sur-représentation parmi les entrepreneurs.

Bien que l’accès à l’auto-emploi doive être soutenu et accompagné de manière ciblé par les dispositifs publiques de soutien à l’entrepreneuriat —notamment par le développement du micro-crédit permettant le démarrage d’une activité économique— notre groupe de travail souhaite également mettre en débat la question des programmes d’apprentissage en entreprise qui permettraient aux nouveaux arrivant de combiner travail, formation professionnelle et cours de langue. En Belgique francophone, en dépit du renforcement de l’offre de cours de langues dans le cadre des parcours d’intégration, ceux-ci sont encore trop souvent considérés comme une étape préalable qui serait d’office indispensable avant de pouvoir envisager l’accès à la formation professionnelle ou à l’emploi. Par ailleurs, le nombre limité d’heures offertes dans le cadre du parcours, l’accent mis sur le niveau linguistique de base ainsi que le manque de possibilités de démarrer les cours à tout moment de l’année sont autant d’éléments qui peuvent retarder l’insertion des immigrés récemment arrivés dans le monde professionnel.

Une piste innovante mise en œuvre dans d’autres états-membres de l’Union européenne consiste donc à encourager les partenaires sociaux, les pouvoirs publics et les acteurs de la formation à collaborer pour qu’émergent à grande échelle des programmes de formation en entreprise combinant emploi et acquisition de compétences professionnelles et linguistiques. Ce changement de paradigme, dans lequel l’apprentissage linguistique et professionnel est combiné à l’emploi et non un pré-requis à celles-ci nous paraît une réponse à la hauteur du défi que représente la participation économique et sociale des immigrés récemment arrivés dont certains sont très loin du marché du travail à leur arrivée sur le territoire.

L’engagement des médias est le troisième niveau identifié. La couverture médiatique de l’arrivée importante de demandeurs d’asile en 2015 a donné lieu à différents dérapages médiatiques retentissant dont certains ont mené à l’intervention du conseil de déontologie journalistique. Ces excès —bien qu’ils ne soient pas représentatifs du traitement de la question migratoire en Belgique francophone— sont révélateurs à tout le moins de la contribution des médias à l’anxiété d’une partie de la population belge face à immigration. Si les images quotidiennes d’arrivées de bateaux sur les côtes italiennes ou le traitement médiatique de l’islam en Belgique posent parfois problème, d’autres exemples montrent aussi que les médias peuvent aider à une meilleure compréhension des phénomènes liés à l’immigration. Les reportages dans les localités accueillant des centres d’accueil pour demandeurs d’asile sont éclairants à cet égard. Trois pistes d’actions nous paraissent pertinentes en ce qui concerne les médias.

Premièrement, il s’agit d’inclure la voix des immigrés dans les récits médiatiques sur l’immigration et l’intégration afin que le contenu médiatique soit le reflet de notre société. Outre le fait d’entendre des immigrés récemment arrivés afin de contextualiser leur parcours en Belgique,  il est indispensable que les personnes issues de la migration, ancienne ou plus récente, soient plus visibles parmi les experts fréquemment interviewés par les journalistes. L’utilisation de bases de données comme Expertalia, permettant que la prise en compte de la diversité devienne un réflexe dans le travail journalistique, nous semble dès lors une initiative à encourager. Deuxièmement, pour lutter contre la libération de la parole raciste sur le net, un travail doit être mené au niveau des médias pour contrer les messages haineux publiés anonymement sur les forums sans pour autant restreindre la liberté d’expression. Troisièmement, à l’ère des fake news et d’un journalisme qui doit être à la fois rapide et accrocheur pour être entendu, il est indispensable de donner aux médias des moyens conséquents pour jouer leur rôle dans le débat démocratique. A cet égard, les mondes de l’école et des médias gagneraient d’ailleurs chacun à renforcer leur collaboration. D’une part, parce que les médias proposent des démarches indispensables aux écoles dans leur mission d’éducation à la citoyenneté. D’autre part, parce que les médias ont besoin de l’école pour toucher un public jeune souvent méfiant à leur égard.

L’engagement du politique à dépasser l’impasse migratoire des dernières années enfin, nous paraît incontournable pour aller de l’avant. Ces dernières années ont été marquées par la mise en exergue de profonds désaccords politiques sur la thématique de l’immigration. Au terme de plusieurs années d’oppositions frontales sur le sujet, l’épisode du « Pacte de Marrakech » a confirmé deux caractéristiques centrales du débat migratoire contemporain en Belgique : l’émergence du moindre consensus sur le sujet est devenu impossible sur la scène nationale et l’image du pays comme société ouverte et tolérante s’est fortement dégradée sur la scène internationale. Si l’on souhaite pour demain un débat constructif sur l’immigration dans lequel des désaccords peuvent s’exprimer mais aussi des consensus émerger, l’engagement du personnel politique actif au niveau communal, régional et fédéral nous semble indispensable. C’est cet engagement qui permettra que de nouvelles politiques publiques à la hauteur du défi migratoire puissent enfin émerger.

Pour les migrants présents en Belgique ou y arrivant, il est indispensable que trois balises guident les politiques migratoires. Premièrement, comme semble le confirmer la polémique entourant la délivrance de visas humanitaires, il faut réduire la place que les procédures laissent à l’arbitraire qui caractérise encore trop souvent nos politiques migratoires. Les décisions prises affectent les migrants quant à des points essentiels de leurs vies et cela exige des règles claires, interprétées de manière humaine et compréhensible. Des règles et des procédures claires doivent être le principe, même si un certain pouvoir discrétionnaire peut subsister à la marge. Deuxièmement, les procédures d’asile et de délivrance de titres de séjours souffrent d’un déficit de modernisation qui trop souvent donnent l’impression d’une administration opaque et injoignable qui ne permet pas le dialogue avec les administrés lors des procédures. Un dialogue constructif doit pouvoir être engagé pour que les procédures soient plus rapides, efficaces, et permettent de dégager des solutions rationnelles.  Troisièmement, de trop nombreuses polémiques —comme celles entourant l’enfermement de mineurs étrangers ou la collaboration en matière migratoire avec des régimes douteux— ont fréquemment donné l’impression que nos politiques publiques fleurtent avec les limites de l’Etat de droit et nos engagements internationaux. Il est par conséquent nécessaire que le politique réaffirme clairement son engagement en faveur de ces principes dans la conduite de sa future politique migratoire.

L’engagement du politique doit, enfin, passer —tout comme pour les médias et les citoyens— par un engagement à reconnaître l’apport de l’immigration à la Belgique d’hier et d’aujourd’hui. Cet engagement ne signifie pas qu’il s’agisse d’occulter les difficultés que pose le défi migratoire à notre société mais vise plutôt à réaffirmer leur engagement à dépasser les simplismes dans le débat migratoire. A cet égard, le groupe de travail identifie l’organisation des cérémonies de naturalisation dans les communes pour les immigrés qui acquièrent la nationalité comme une piste d’action symbolique mais pertinente. Ces cérémonies signalent aux immigrés que leur entrée dans la communauté nationale s’accompagne de droits et devoirs mais rappellent aussi aux Belges sans origine immigrée qu’on peut être un citoyen Belge à part entière au 21ème siècle en ayant des origines étrangères.

 

Conclusion

Communiquer sans tabou et dans l’écoute de l’autre, construire ensemble des solutions concrètes pour que l’immigration devienne un phénomène géré sur le long terme (et non plus une « problématique ») dans le respect des droits et devoirs de chacun, voilà les objectifs poursuivis par les contributeurs de ce groupe de travail. Cette note ne constitue pas un mode d’emploi précis ni une recette miracle mais une base pour un vrai travail collectif et un débat plus large engageant toutes les forces vives de notre démocratie en commençant par les citoyens.

 

Coordination

Jean-Michel Lafleur, professeur Université de Liège, directeur associé du CEDEM

0499 15 74 74 – jm.lafleur@uliege.be

Michel Visart, journaliste 0477 32 18 02 -michelvisart@mail.be

 

Contributeurs

Les contributeurs le sont à titre personnel et n’engagent pas l’institution ou l’entreprise pour laquelle ils travaillent.

 

Luan Abedinaj, syndicaliste

Hassan Al Ilou, entrepreneur

Loubna Azghoud, experte en politique de genre et économique

Laura Calabrese, professeure

Michel Croisé, CEO Sodexo

Laurent de Briey, professeur Université de Namur

Bruno Derbaix, auteur de « Pour une école citoyenne »

Altay Manco, directeur scientifique Irfam

Abdeslam Marfouk, chercheur

Daniel Martin, directeur SETIS

Patrick Sapy, spécialiste de la microfinance

Sylvie Sarolea, professeure UCL

Ines Wouters, avocate

Olivier Willocx, CEO BECI

Fatima Zibouh, doctorante en sciences politiques et sociales

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