La transition énergétique

ou

« Est-il possible de concilier objectifs environnementaux, sécurité d’approvisionnement énergétique et prix abordables ? »

Synthèse des travaux du GT Transition énergétique – avril 2019


Trois dimensions à concilier
 : objectifs environnementaux, sécurité d’approvisionnement et prix

Le défi climatique est actuellement au coeur du débat sociétal : les manifestations des jeunes et de leurs aînés ont poussé le monde politique à débattre de l’enjeu climatique. L’écologie prend une part inédite du débat électoral.

La transition énergétique représente un volet très important de ce défi climatique. Entre l’abandon des sources d’énergie fossile et nucléaire, la question électrique est centrale dans cette transition. Elle peut se résumer en une équation à trois inconnues : est-il possible de concilier des objectifs environnementaux ambitieux tout en assurant la sécurité d’approvisionnement à des prix qui restent abordables pour les ménages et concurrentiels pour les entreprises ?


L
’électricité, un bien très particulier

L’électricité est un bien très particulier :

  • d’abord, parce que c’est un bien de première nécessité pour certains usages et « luxueux » pour d’autres, dont il faut assurer une sécurité d’approvisionnement quasi permanente à un coût qui permette à tous les citoyens d’y accéder et qui ne nuise pas à la compétitivité de l’économie ;
  • ensuite, parce que l’énergie électrique exige en permanence sur ses réseaux une calibration fine de l’offre par rapport à la demande, sous peine d’une explosion des réseaux sous la forme de ce qu’on appelle un « black-out » ;
  • enfin, parce qu’à ce jour, dans les limites de la technologie actuelle, un stockage à grande échelle reste impossible, ce qui implique que la production doit à tout moment s’aligner sur la demande.
Les constats : une incertitude normative et une politique chaotique nous ont menés dans le mur dans les trois dimensions

Depuis plus de 25 ans, que ce soit aux niveaux européen ou belge, le secteur électrique vit dans une incertitude normative complète. Décidées pour des raisons politiques parfaitement légitimes,

  • la libéralisation du marché au niveau européen s’est traduite dans chaque pays sans vision commune, selon des recettes nationales aux résultats très variés ;
  • la loi belge de sortie du nucléaire, votée en 2003 et prévoyant une fermeture des réacteurs à leur 40ème anniversaire, a été revue en 2013 (confirmation de la fermeture de Doel 1 et 2 mais prolongation de Tihange 1) et une nouvelle fois en 2015 (prolongation de Doel 1 et 2).

En Belgique, la libéralisation du marché a pris la voie d’une scission des activités de fourniture et de distribution, d’un libre choix du fournisseur et d’une concurrence censée assurer une diminution des prix. En d’autres termes, on a mis en place une concurrence « par le marché » qui devait assurer à la fois la sécurité d’approvisionnement et une diminution des prix. Le constat est qu’on a perdu la sécurité d’approvisionnement (diluée entre les opérateurs, la responsabilité a dû être reprise vaille que vaille par l’Etat) et que les prix se sont envolés.

Décidée en 2003, la sortie du nucléaire ne s’est accompagnée d’aucune mesure crédible de remplacement jusqu’en 2013, avec la confirmation de la fermeture de deux réacteurs, indispensable pour que le marché n’anticipe pas une prolongation systématique, et avec le lancement d’enchères pour la construction d’une centrale TGV (turbine gaz-vapeur) de remplacement. Ce sursaut n’a été que momentané, puisque les deux mesures ont été annulées dès 2015.

Flirtant sans cesse avec le danger d’offrir une rente à ses installateurs et fournisseurs (éoliens ou photovoltaïque), les politiques de soutien à l’énergie renouvelable ont fait l’objet des mêmes tergiversations, qu’il serait trop long d’égrener ici, d’autant qu’elles proposent des variations à tous les niveaux de pouvoir impliqués (fédéral, flamand, wallon ou bruxellois).

Cette incertitude normative globale et les politiques chaotiques qui en ont résulté nous ont menés dans le mur à tous les niveaux de l’équation :

  • la sécurité d’approvisionnement: les investissements en capacités de production électrique de grande envergure sont à l’arrêt depuis de nombreuses années et jamais dans son histoire, la Belgique n’a été aussi proche de ne pas pouvoir assurer l’approvisionnement électrique permanent sur l’ensemble de son territoire ;
  • l’objectif environnemental de sortie du nucléaire en 2025 est mis sous pression : il implique l’abandon de 6.000 mégawatts (MW) en 3 ans et la construction d’unités de remplacement (au moins partiel) pour suppléer à l’intermittence du renouvelable ; si c’est encore techniquement réalisable, reste la question de déterminer la meilleure stratégie pour les citoyens, pour les entreprises et pour les investisseurs ;
  • les prix: le manque de mobilité et donc de concurrence effective sur le marché de la fourniture, les nombreuses taxes et redevances de service public, mais aussi le soutien au renouvelable et la nécessité de compenser son intermittence (quand il n’y a pas de vent ou pas de soleil) par des capacités alternatives (notamment au gaz) qu’il faut financer parce qu’elles ne sont pas rentables (puisqu’elles ne tournent pas quand il y a du vent ou du soleil), toutes ces raisons expliquent pourquoi les prix de l’électricité n’ont jamais été aussi élevés pour les ménages et les entreprises que ces dernières années.
L’ambition : l’équation centrale de la transition énergétique doit se résoudre par une vision à long terme crédible et portée par un consensus politique large et durable

L’équation au centre du problème énergétique, à savoir la réconciliation des objectifs environnementaux, de sécurité d’approvisionnement et de prix, ne se résoudra qu’en développant une vision à long terme crédible pour les ménages et les entreprises, portée par un consensus large et durable au sein de la population et qui transcende les partis politiques.

Au niveau environnemental, un consensus semble pouvoir être trouvé autour d’une production électrique entièrement renouvelable à long terme. Le débat politique porte sur la phase de transition, dont la longueur n’est pas maîtrisable dans la mesure où elle dépend de l’évolution des différentes technologies de stockage de l’électricité (batteries, hydrauliques, etc.) et de l’interconnexion européenne et mondiale des parcs éoliens et solaires, nécessaires pour compenser le caractère intermittent des énergies renouvelables.  Comment favoriser au maximum des capacités flexibles les moins impactantes au niveau environnemental (gestion de la demande, stockage)? Assume-t-on l’augmentation de l’émission de gaz à effet de serre induite par la construction de centrales au gaz ? Privilégie-t-on la prolongation temporaire du nucléaire ? Celle de vieilles unités de production à énergie fossile très polluantes ? Ou bien opte-t-on pour une solution intermédiaire, mixte entre nouvelles centrales gaz et prolongation des réacteurs les plus récents ?

En ce qui concerne la sécurité d’approvisionnement, la demande doit être estimée par les experts, appelés également à définir la puissance installée nécessaire pour y répondre, au travers de procédures et de responsabilités clairement définies et assumées. Se posera la question sensible du niveau de sécurité d’approvisionnement : doit-elle être absolue ? Ou est-on prêt à accepter une certaine probabilité d’être coupé quelques heures par hiver afin d’éviter le financement d’une centrale au gaz qui serait inutile le reste de l’année ? La question mérite d’être posée.

Le coût de cette transition énergétique, qui se répercutera in fine dans le prix de l’électricité pour les ménages et les entreprises, pourrait être un critère d’arbitrage entre les différents trajets possibles de transition vers le renouvelable, notamment au travers de la mise en place de mécanismes de soutien flexibles, dégressifs et sans effet d’aubaine. Le partage de ces coûts entre les ménages et les entreprises est également une question cruciale. Une tarification différenciée, entre, d’une part, un service universel garantissant des besoins primaires à définir et, d’autre part, des options payantes en termes de disponibilité supplémentaire d’énergie, mériterait également d’être envisagée.

On a perdu beaucoup de temps mais cest encore possible

On pense souvent que la politique énergétique dépend de choix idéologiques forts.

Or, il semble qu’un consensus puisse être trouvé, certainement sur l’objectif environnemental d’une production 100% renouvelable à long terme et, probablement également, sur un mix énergétique à court et moyen terme au cours de la phase de transition, à condition de nourrir le débat politique des informations utiles sur la sécurité d’approvisionnement et les coûts des options alternatives.

Cette recherche d’une vision commune qui transcende les partis politiques belges du nord et du sud du pays, de la majorité et de l’opposition, est indispensable à très court terme, pour répondre non seulement à la pression populaire des derniers mois mais aussi et surtout à l’urgence liée à l’évolution climatique et à la sortie du nucléaire. La Belgique l’a fait pour l’enseignement avec le pacte scolaire en 1958. Elle l’a fait pour la réforme des polices après l’affaire Dutroux. Elle l’a fait pour la réforme de l’Etat en 2011. Elle doit pouvoir le faire face à l’urgence climatique.

Le calendrier est favorable à un tel exercice : il pourrait avoir lieu juste après les élections du 26 mai, en réunissant si possible tous les partis démocratiques, ou à tout le moins ceux occupés à négocier un programme de gouvernement, quel que soit le niveau de pouvoir, pour prendre des décisions communes, que chacun s’engagera à respecter à son niveau de responsabilité et pour le long terme. Cette démarche, engageant une multiplicité de partis démocratiques, permettra d’assurer à la fois la cohérence, l’efficacité et la continuité de la politique  énergétique quelles que soient les compositions des gouvernements qui se succéderont dans le futur aux différents niveaux de pouvoir.

Ce débat ne pourra pas se satisfaire d’un consensus mou. Il est essentiel qu’il ose s’attaquer frontalement à tous les tabous qui enserrent la politique électrique depuis trop longtemps :

  • Fermer l’ensemble du parc dès 2025, avec la contrainte de le remplacer au moins partiellement par des TGV émettrices de gaz à effet de serre ou, pire, par le maintien d’anciennes unités encore plus polluantes nous plonge face à un dilemme environnemental.
  • À quel niveau fixe-t-on le niveau de dépendance énergétique acceptable, en termes de pourcentage d’électricité importée, sachant que ce niveau est un facteur important du coût de la transition puisqu’il détermine la capacité de production nationale à mettre en place ?
  • Cette question est étroitement liée à celle du délestage: quand il fera froid dans le sud de la France, accepte-t-on d’être privé de l’électricité importée de France et dès lors une certaine probabilité pour certains ménages et certaines entreprises de ne pas être approvisionnés pendant quelques heures de l’hiver ? A l’inverse, quel coût est considéré comme acceptable pour diminuer fortement le risque de délestage (qui ne sera jamais nul pour autant)? Est-on prêt à investir des sommes importantes pour un risque limité ? (dilemme financier)
  • Comment répartit-on le coût de la transition ? Entre les ménages et les entreprises. Entre les ménages eux-mêmes, entre les moins et les plus favorisés, via une tarification différenciée par exemple.
  • Comment règle-t-on la question du démantèlement des centrales nucléaires et de la gestion des déchets? Comment en assure-t-on le financement à long terme ?

À partir de ce consensus crédible et durable autour de l’objectif environnemental et du niveau de sécurité d’approvisionnement souhaité, la politique énergétique est un exercice de minimisation des prix et des coûts. Il reviendrait aux gouvernements, à leurs administrations et à leurs experts de répondre de façon durable et cohérente aux questions très concrètes relatives aux mécanismes de soutien au renouvelable et à leur financement, à la capacité de back up gaz nécessaire, à la mise aux enchères de la construction des nouvelles capacités de production, à la façon de conserver les unités de production existantes, à la gestion de la demande, etc.

Les objectifs environnementaux et les réponses à ces questions permettant de les atteindre en assurant la sécurité d’approvisionnement électrique au meilleur coût pour les citoyens et les entreprises devaient alors faire l’objet d’un pacte énergétique signé pour 30 ans par tous les partis démocratiques engagés dans cette négociation, définissant ainsi une politique crédible, durable et cohérente.

Ce pacte énergétique sera étroitement lié à la transition économique et sociale, au travers du défi mais également des opportunités gigantesques qu’il offrira en termes d’activité et d’emploi.

Share This